N°1
Atlantique Nord

Sommaire

Éditorial
Jean-Paul Loubes: Pour un “changement de terrain”
Entretien
Kenneth White et Robert Misrahi: Dans l’océan de la pensée heureuse
Essais
- Pierre Jamet: J.M.Synge et les îles Aran
- Michèle Duclos: Le pays des tourbières
Récits, nouvelles
- Tim Robinson: Sauter le pas
- Jean-Paul Loubes: Le journal de Tautra
- Christian Lippinois: C’est bon de parler
Poèmes
- Jean Morisset: Marée-lumière - suite pour un fleuve en débacle
- Aurélia Arkotxa: Cosmographia Vasconum
- Jean-Paul Loubes: Poèmes du froid
- Alain Viaut: Mahon
- Pierre-André Delbeau: L’Homme d’été
- Tony McManus: Atelier marin
- Marinette Marchal: Falaises
- Nicole Balaresque-Fagniez: Littorales
- Alain Bernaud: Journal de la péninsule
- Rome Deguergue: Visages de plein vent
- Kenneth White: La maison des marées et Lettre de Bretagne, Poèmes de l’estuaire
- Patricia Proust-Labeyrie: Du Havre des vents aux Monards
- Jack Doron: Présence du fleuve



Ayant identifié l’approche géopoétique comme une source de renouvellement possible de la poésie et de la culture contemporaine, Goéland se propose de rechercher et de faire connaître les auteurs et les œuvres qui dans la poésie contemporaine, la nouvelle, le récit, se trouvent explicitement ou implicitement dans les courants et les sentiers de cette sensibilité.
L’objectif est de publier des textes, poèmes, nouvelles, et écrits géopoétiques, inédits ou non, de provenance française ou étrangère, incluant les littératures en langues régionales. Le projet s’appuie pour cela sur un réseau de correspondants tournés vers diverses aires culturelles: France, monde anglo-saxon, Québec, Antilles, Europe Centrale et de l’Est, Asie.
La revue s’intéressera principalement à la production contemporaine mais pourra faire des incursions dans le passé à la recherche des sensibilités de même nature. Il ne s’agit pas d’annexer des auteurs à une forme de poésie particulière mais de voir les moments où un souffle géopoétique a pu traverser certains de leurs écrits.
Goéland souhaite apporter sa contribution à l’évaluation de l’importance que peut avoir aujourd’hui ce courant poétique. Bien davantage que d’une école c’est d’une nouvelle sensibilité au monde dont il est question, conduisant à un redéploiement de la poésie vers des thèmes qui peuvent la sortir de l’enfermement où souvent elle est confinée. Ce sont ces tentatives ou ces réussites que nous voulons tenter de mesurer, de relayer, de faire connaître. (Quatrième page de couverture)



N°2
La ville : poétique(s) du lieu ?

Sommaire

Editorial

p. 7 Jean-Paul Loubes : La poésie dans la ville
Essais
p. 11 Kenneth White : Atlantic city blues
p. 29 Robert Misrahi : La ville heureuse
p. 41 André Secter : Le clos et l'ouvert
Récits, nouvelles
p. 59 Tim Robinson : Le fleuve
p. 67 Christian Lippinois : Un chaman dans la ville
Poèmes
p. 78 Tony McManus : Glasgow-Ayr, Novembre en tête
p. 80 Laurent Margantin : Harmonie de Taxco
p. 84 Stéphan Aubriet : Journal des bords du Drac
p. 87 Olivier Deck : L'amant des girouettes, De sable et de lune
p. 91 Céline Boyer : Rendez-vous au terrain des vagues
p. 92 Jean-Paul Loubes : La veste en cuir de Francis Bacon
p. 95 Eamon Grennan : Wing road
p. 96 Paul Fenoult : Ongles en deuil, Au parc des statues, Ciels de traîne
p. 96 Charles Tomlinson : Au-dessus de Manhattan, Tout l'après-midi
p. 98 Didier Bourda : L'Hygiaphone (extrait)
p. 103 Jean-Martial Estève : Poésie urbaine
p. 105 Laura Erber : Mondrian by night, Le mandarin
Entretien
p. 111 Kenneth White et Jean-Paul Loubes : Dans un café de Bordeaux
p. 116 Notices biographiques

 


Jean-Paul Loubes : La poésie dans la ville

La Cité ne ferait-elle plus partie de la «cartographie fondamentale» ainsi que l’écrit Kenneth White dans l’essai que nous publions en ouverture de ce second numéro de Goéland? Ouvrir le propos sur une interrogation, c‚est donner le ton d’un recueil de textes qui se présente comme un questionnement de ce qui s’écrit aujourd’hui sur la ville. Comment la sensibilité poétique qui trouvait à s’exprimer dans le premier numéro de Goéland, construit sur le thème de l’Atlantique Nord, comment ce courant se fraye-t-il un chemin dans les méandres de l’urbain - pour ne pas dire du tout urbain - qui, nous dit-on, a remplacé la ville?

Après avoir sublimé l’urbain dans les années quatre-vingt - souvenons-nous de «Banlieue 89» qui vit la mise à contribution d’intellectuels pour vendre l’idée de banlieue - le balancier penche maintenant d’un autre côté: la ville est mortifère, c’est la décomposition de l’homme social et de l’homme individuel. La barbarie urbaine est notre destinée, il faut s’y conformer pour être «moderne» car là se trouvent les sources vraies de la poésie. Il s’ensuit une littérature de grande surface… etc. Entre ces deux visions, et plus intellectuelle, est celle d’un «tout urbain» qui nous est proposée comme nouvelle idéologie. On n’existe que si l’on est un urbain, si l’on offre une visibilité intellectuelle «urbaine» (télévisuelle essentiellement). Conséquence: le non-urbain, c’est au mieux l’écologie et la marche en montagne, au pire, une défense de traditions vestiges du monde rural englobé dans une perception nostalgique de la terre, une idéologie du terroir et ses relents d’ethnocentrisme. Tels semblent être les termes du confinement qui nous est proposé.

Peut-on habiter (aussi) la ville en poète? Peut-on encore habiter la ville en poète? Autant de questions qui ont guidé cette recherche de textes. En les posant, Goéland poursuit un de ses objectifs d’exploration.

La matière est abondante, les écrits sur la ville proliférants. Tout en évitant de se laisser happer par quelques-unes des préoccupations du temps, de s’enliser dans la sociologie urbaine, le parti pris a été de situer les textes présentés par quelques repères qui sortent du champ de la géopoétique.
«… et si la géopoétique traverse les villes, elles ne constituent pas son espace privilégié»(1). Voilà ce que nous avons tenté de saisir dans ce numéro. L’ensemble des textes vient alors occuper un espace entre le pessimisme actif exprimé par White, dans Atlantic city blues, et l’optimisme d’un Misrahi qui pense possible la ville heureuse.

Il est des auteurs qui entrent dans la ville par les interstices, par des espaces de pleine nature surgis comme éblouissement, entre autoroutes urbaines et univers minéralisé des agglomérations. Stéphane Aubriet rappelle ici ces mots de Jean Giono: «Par rapport à moi, le talus qui borde ma route est plus riche que l’Océanie». L’urbain ne vaudrait-il que par les interstices qu’il laisse à un peu de nature? C’est, par contre, un sentier poétique possible pour d’autres écrits qui tentent de saisir la ville à bras-le-corps, dans sa matière même. Je pense ici à ce vers de Derek Walcott: «la neige tombant toujours en mots blancs sur la Huitième rue»(2) à mettre en parallèle avec cette autre saisie de la grande ville par ces Iroquois de Manhattan qui, là-haut, dans l’air, depuis les poutrelles métalliques où ils évoluent, aperçoivent la gazette de la ville imprimée au sol et le rectangle de Central Park.
Mais souvent, le regard s’échappe vers des sommets couverts de neige au-dessus de la ville. Alors, l’urbain comme faire-valoir de ce qui n’est pas l’urbain? Un point de départ pour des itinéraires de voyage, pour un éloignement? Comment ne pas penser ici au chaman de Lippinois, à ce bâtard morveux venu d’Anchorage, fils d’une Athapascan née sur les rives du Yukon, qui hante les plates-formes de bitume des friches industrielles de Bordeaux? Il n’existe que par le rêve d’un grand retour dans l’espace boréal des origines. Quel grand écart entre la Ville et ce que porte l’homme en lui-même…

Toutes ces tentatives pour saisir, apprivoiser, dépasser ou retenir la ville viennent buter sur l’hygiaphone de Bourda. Ce texte est là comme témoin. Une souffrance de la ville, aux antipodes des sources d’énergies joyeuses, de toute «joyance», ces accroissements de sensation de vie qui caractérisent la quête géopoétique.

Jean-Paul Loubes

(1) Kenneth White, Le Champ du grand travail, éditions Devillez, 2003, p. 92.
(2) Derek Walcott, Heureux le voyageur, Circé, 1993, p. 31.
 

 


 

 

Pour être membre de l’Institut international de géopoétique fondé en 1989 par Kenneth WHITE il vous faut, comme pour toute association, en faire la demande et régler une cotisation annuelle. Cela est désormais possible en ligne, de façon sécurisée :


https://www.helloasso.com/associations/institut-international-de-geopoetique/adhesions/adhesion-a-l-iig

A partir de là, vous pourrez accéder à tout un ensemble de documents dont certains inédits.

En tant que membre, vous pourrez avoir accès aux activités des centres et ateliers géopoétiques disséminés de par le monde. Vous pourrez consulter nos lettres d’information et participer à la vie de l'Institut.


Contact : presidence(at)institut-geopoetique.org

 

L'Institut international de géopoétique a été fondé en 1989 par le poète-écrivain-essayiste (titulaire de la chaire de Poétique du XXe siècle à Paris-Sorbonne), Kenneth White (1936-2023), qui l'a présidé jusqu'en 2013, quand il a cédé la présidence à Régis Poulet afin de se consacrer entièrement à ses travaux, y compris ses recherches en géopoétique…

Voici le texte inaugural rédigé en 1989.

Ce qui marque cette fin du XXe siècle, au-delà de tous les bavardages et de tous les discours secondaires, c'est le retour du fondamental, c'est-à-dire du poétique. Toute création de l'esprit est, fondamentalement, poétique.

Il s'agit de savoir maintenant où se trouve la poétique la plus nécessaire, la plus fertile, et de l'appliquer.

Si, vers 1978, j'ai commencé à parler de « géopoétique », c'est, d'une part, parce que la terre (la biosphère) était, de toute évidence, de plus en plus menacée, et qu'il fallait s'en préoccuper d'une manière à la fois profonde et efficace, d'autre part, parce qu'il m'était toujours apparu que la poétique la plus riche venait d'un contact avec la terre, d'une plongée dans l'espace biosphérique, d'une tentative pour lire les lignes du monde.

Depuis, le mot a été repris, ici et là, dans des contextes divers. Le moment est venu de concentrer ces courants d'énergie dans un champ unitaire.

C'est pour cela que nous avons fondé l'Institut de géopoétique.

Avec le projet géopoétique, il ne s'agit ni d'une « variété » culturelle de plus, ni d'une école littéraire, ni de la poésie considérée comme un art intime. Il s'agit d'un mouvement majeur qui concerne les fondements mêmes de l'existence de l'homme sur la terre.

Dans le champ géopoétique fondamental, se rencontrent des penseurs et des poètes de tous les temps et de tous les pays. Pour ne citer que quelques exemples, on peut penser, en Occident, à Héraclite (« l'homme est séparé de ce qui lui est le plus proche »), à Hölderlin (« poétiquement vit l'homme sur la terre »), à Heidegger (« topologie de l'être »), à Wallace Stevens (« les grands poèmes du ciel et de l'enfer ont été écrits, reste à créer le poème de la terre »). En Orient, il faudrait penser au taoïste Tchouang-tseu, et à l'homme du vieil étang, Matsuo Bashô, sans oublier la belle méditation du monde que l'on trouve dans le Hwa Yen Sutra.

Mais la géopoétique ne concerne pas que poètes et penseurs. Henry Thoreau était autant ornithologue et météorologue (« l'inspecteur de tempêtes ») que poète, ou plutôt, il incluait les sciences dans sa poétique. Les liens de la géopoétique avec la géographie sont évidents, mais ils existent aussi avec la biologie, et avec l'écologie (y compris avec l'écologie de l'esprit) bien approfondie et bien développée. En fait, la géopoétique offre un terrain de rencontre et de stimulation réciproque, non seulement, et c'est de plus en plus nécessaire, entre poésie, pensée et science, mais entre les disciplines les plus diverses, dès qu'elles sont prêtes à sortir de cadres souvent trop restreints et à entrer dans un espace global (cosmologique, cosmopoétique), en se posant la question fondamentale : qu'en est-il de la vie sur terre, qu'en est-il du monde ?

Tout un réseau peut se tisser, un réseau d'énergies, de désirs, de compétences, d'intelligences.

Pour l'Institut de géopoétique
Le 28 avril 1989
Kenneth White



Le monde est dans un piteux état. Les éléments de notre environnement physique disparaissent. Plutôt que de s’abandonner au désespoir confortable, à la mort de l’esprit, il nous faut, au-delà du souci écologique, redécouvrir profondément la Terre. Ouvrir un monde habitable.

Par-delà toutes les différences culturelles et historiques, l’humanité a besoin d’une base commune.

C’est ce que propose la géopoétique inventée par Kenneth White, conceptualisée dans ses essais, illustrée dans ses récits nomades, exprimée dans sa poésie du dehors.

L’Institut international de géopoétique a pour but de la faire connaître et de rassembler tous ceux qui y discernent un chemin du possible.

Tout un ensemble de textes et de documents sont ici à votre disposition pour approfondir votre connaissance de la géopoétique et pour la faire rayonner.