Régis POULET
Président de l’Institut international de géopoétique
Kenneth White est une des rares personnes qui ont changé le cours de ma vie.
La confiance et l’amitié qu’il m’a accordées dès notre première rencontre et qui n’ont fait que croître jusqu’à ses derniers moments me permettent de me battre depuis trois ans pour faire respecter ses volontés, qu’elles soient strictement testamentaires ou intellectuelles, contre tous les détournements et toutes les trahisons.
« L’Affaire Gwenved » — du nom de la maison que Kenneth White voulait transformer en résidence d’artistes et d’écrivains — cristallise bien des éléments sur lesquels je n’aurai pas le loisir de m’étendre aujourd’hui. Disons qu’il y va du respect d’une pensée exigeante, la géopoétique, et de son inventeur.
Cette exigence, je l’applique envers moi-même et souvent aussi envers les autres depuis 2013. Je n’ai pas l’intention d’en changer.
L’Institut international de géopoétique, qui existe depuis 1989, porte en lui les germes d’une transformation puissante du monde. Ce que nous avons appris de Kenneth White et de la géopoétique, c’est que dans n’importe quel lieu se joue notre rapport au monde et notre rapport aux autres. La sauvegarde de la maison des White est davantage qu’un geste de sauvegarde d’un patrimoine, c’est un geste pour sauver un lieu vivant de culture, pour qu’il puisse encore servir de foyer de culture.
Face au risque déclaré de vente de Gwenved, j’ai pris l’initiative, après discussion au sein de notre institution, de lancer une pétition pour empêcher la vente et faire advenir le projet de Maison d’artistes et d’écrivains, en passe d’être enterré sous les fleurs artificielles et les cérémonies. La ligne défendue est simple : respecter scrupuleusement les volontés clairement exprimées par Kenneth White. Largement entendue en France et à l’étranger (dans une cinquantaine de pays), elle suscite des résistances chez ceux qui, Kenneth White disparu, semblent avoir d’autres intérêts que la défense posthume des siens.
Cette résistance a pris un tour résolument polémique après que nous avons fait un rappel juridique à ceux qui, ici comme ailleurs, entendent tout s’approprier. L’association nouvellement déclarée et menée par MM. Dall’aglio (président) et Bigeard (secrétaire) est en infraction avec le droit intellectuel de l’Institut international de géopoétique (IIG). S’en est suivie de leur part une longue diatribe, malhabile et diffamatoire envers le président de l’Institut pour délégitimer le projet de Kenneth White : la « Lettre ouverte aux signataires de la pétition ‘Non à la vente de la maison de Kenneth White — Oui à son projet de maison d’artistes’ » signée par Stéphane Bigeard.
Étant pris à parti avec des accusations graves, je vais me défendre tout en ne perdant jamais de vue l’intention cachée derrière cette malveillance.
Il n’est pas anodin que le porteur des médisances soit un ancien proche collaborateur.
Pour la commodité de lecture, je vais suivre, autant que faire se peut, le fil de la « Lettre ouverte » de M. Bigeard, tout en apportant, quand cela permettra d’éclairer ses propos et son attitude, des précisions sur les faits et sur les dits de mon détracteur.
SE LÉGITIMER
La « Lettre ouverte » débute par cinq paragraphes où M. Bigeard rappelle ses accomplissements dans les parages de Kenneth White et de la géopoétique. Rien à contester si ce n’est l’absence de références à ma contribution à ceux-ci. S’il a été secrétaire de l’Institut, c’est parce que je le lui ai demandé. Une seconde version de son « Dictionnaire de géopoétique » a été mise en ligne, écrit-il, sur le site de l’Institut (en 2015). Considérant depuis 2013 qu’il n’y a pas de petite tâche pour défendre ce en quoi l’on croit, je lui rappelle que c’est moi qui l’ai intégralement mis en ligne, article après article. J’ajoute à sa liste que je lui ai permis de publier quelques articles dans mon dossier « Kenneth White » (la Revue des ressources) et lui ai proposé de faire une conférence nourrie par sa passion pour les livres aux premières Rencontres géopoétiques de Trébeurden en 2023. Simples oublis peut-être… La liste s’arrêtera là. Il est en revanche incontestable, quoiqu’il n’en parle pas, qu’il s’est, en bibliophile, constitué une belle collection personnelle de livres et documents sur Kenneth White et que c’est un sujet qui le passionne. Entre 1991 et 2026, années déclarées de ses activités géopoétiques, c’est tout de même modeste. Intéressant, mais modeste. Plus que de prétendre avoir été un intime de Kenneth White. Je lui ai rappelé, lorsqu’il se targuait (comme dans sa dernière lettre) de savoir ce que Kenneth White souhaitait, que ce dernier ne le considérait pas ainsi et que c’est par exemple sur mon insistance que le poète l’a reçu chez lui en 2023.
DU PARALOGISME À L’ÉLUCUBRATION
Stéphane Bigeard affirme bien connaître le fonctionnement de l’IIG mais pêche, comme j’ai souvent pu le constater, par confusion et imprécision. Ainsi, se proclamant « garant des statuts associatifs », m’aurait-il enjoint de désigner en 2024 un conseil d’administration « conformément aux statuts de l’association ». Ignorance, amnésie ? Aussi loin qu’on remonte, et contrairement à ce qu’il affirme, l’IIG a eu un bureau (président, secrétaire, trésorier) inclus dans un conseil d’administration (CA) comptant jusqu’à sept personnes. C’est encore le cas. N’importe quel membre peut le vérifier avec les comptes rendus d’Assemblée générale. Comme dans d’autres institutions, les gens passent et les fonctions demeurent. À présent l’IIG est encore constitué d’un CA avec un bureau. Si des membres l’ont quitté récemment, ce n’est pas pour les raisons avancées par S. Bigeard qui s’imagine incarner un courant de protestation. Le premier membre à partir, après discussion avec moi, a mis en avant ses réticences générales sur l’engagement collectif, et de gros soucis personnels. Le second fut l’ami proche de M. Bigeard, qui l’avait fait entrer avec lui quand j’ai proposé que celui-ci devienne secrétaire en 2021. Sympathique mais très peu actif, il est parti en affirmant en effet ne pas avoir assez de temps à consacrer à l’Institut. Le dernier membre était pour sa part las de voir que l’argent des White dont l’IIG aurait pu bénéficier pour ses projets n’était plus là — malgré ma demande, dès ma renonciation en juin 2025, que l’autre légataire reverse à l’Institut la part qui me revenait en tant qu’héritier.
En 2025, lorsqu’un des membres du CA, M. Delplanque, a été délégué, à sa demande, pour explorer les possibilités de faire une « Maison géopoétique Kenneth White » dans les Pyrénées, et plus précisément à Pau, cela s’est fait sur la base de la confiance, du dévouement et de l’initiative personnelle. Nous étions tenus au courant quand bon lui semblait. Et il a fait beaucoup, sans s’en vanter, contrairement à M. Bigeard qui non seulement trouvait difficilement le temps pour se consacrer à sa tâche de secrétaire (d’où mes relances) mais qui vient désormais étaler son maigre bilan.
En 2024 et 2025, lorsque des membres du CA décident d’organiser des expositions en hommage à Kenneth White, nous ne mettons pas cela au vote. Nous faisons confiance. M. Delplanque a organisé du 13 au 28 avril 2024 un événement à Joyeuse (Ardèche), et m’y a convié pour faire une conférence. M. Legrand, trésorier, a organisé du 18 avril au 20 juin 2025 un autre événement à Plouzané (Finistère). J’y suis également allé pour faire une conférence. Nous avons fait confiance et nous avons eu raison.
M. Bigeard confond dévouement modeste et goût du secret. Étant au tout premier chef concerné par l’avenir de Gwenved, j’ai tenu informé tout au long de l’année 2024 et jusqu’en 2025 l’autre membre, fiable, du bureau, qui m’a accompagné et soutenu dans certaines démarches pour préserver Gwenved de différents appétits.
FIABILITÉ ET FAILLIBILITÉ
Lorsque je compare le travail de secrétaire de M. Bigeard au dévouement et à l’efficacité de sa prédécesseure (2013-2021) et, déjà, de son successeur (2025-), j’affirme mon soulagement qu’il ait démissionné. Devoir relancer régulièrement pour qu’une tâche soit faite n’est pas normal. Lorsqu’on crée des attentes, il faut ensuite être à la hauteur. Je prendrai l’exemple des « Secondes Rencontres géopoétiques Kenneth White » qui se sont tenues, à la demande de M. Bigeard, dans sa ville d’Arc-et-Senans, en septembre 2025. Perplexe sur le choix du lieu, j’ai écouté son argumentation : il connaissait les gens qu’il fallait, il serait sur place pour s’occuper au plus près de notre événement. Après visite en sa compagnie, j’ai accepté sa proposition et nous avons lancé notre projet. Mais à partir du moment où M. Bigeard s’est braqué envers moi, c’est devenu plus difficile. M’étant inquiété, à raison, on le verra, des moyens techniques à mettre en œuvre pour nos conférences, lectures et concert, et rien n’avançant, j’ai été plus insistant dans la semaine qui a précédé l’événement. Trois jours avant celui-ci, M. Bigeard a menacé de tout laisser tomber si je ne cessais pas mes relances. Résultat, les enregistrements que nous comptions proposer sont inutilisables parce que le suivi de l’installation technique n’a pas été fait correctement. Je ne parle même pas de l’absence gênante de chauffage, qu’un habitant du lieu aurait dû anticiper. Pour couronner le tout, le secrétaire a boycotté les conférences et le repas collectif du samedi soir.
RESTER FIDÈLE À L’ÉLAN
Dans un bref élan d’autocritique, M. Bigeard déclare prendre toute sa « part de responsabilité » dans l’inachèvement du projet ardéchois, qu’il choisit comme point de comparaison avec Gwenved. Néanmoins, je suggère à M. Bigeard de faire encore un effort. Toujours enclin à faire la leçon, il signale non seulement ses doutes (qui n’en avait pas ?) sur la faisabilité du projet, mais aussi s’y être investi « entièrement de 2022 à 2023 ». Ici comme ailleurs, il ne faut pas prendre cette déclaration au pied de la lettre. Les tâches avaient été réparties et, au long du parcours semé d’embûches, M. Bigeard nous avait un peu rassurés en affirmant qu’il savait qui contacter pour accéder à du mécénat. Une autre déclaration sans lendemain.
Mon rôle était de convaincre une architecte chilienne de renommée mondiale, Cazú Zegers, du Centre chilien d’études géopoétiques, de concevoir un bâtiment avec une architecture géopoétique qui abriterait une salle de conférence, une médiathèque, un musée — sous l’égide de Kenneth White : « La Maison géopoétique Kenneth White ». (et non pas, M. Bigeard, la « Maison de la géopoétique », n’escamotons pas K. White). À force de persuasion envers Mme Zegers, elle a accepté de faire bénévolement les plans et le rendu d’un avant-projet qu’elle m’a envoyé en 2024, que j’ai partagé avec le CA et présenté publiquement aux Rencontres géopoétiques de septembre 2025. Certes, ce projet n’a pas trouvé de financement à ce jour, et n’en trouvera peut-être jamais, mais il a le mérite d’exister comme exemple visible de ce que peut être une Maison géopoétique conçue selon une architecture géopoétique. Les esprits chagrins et pusillanimes en ricaneront (ils ne se gênent pas), mais c’est toujours mieux que le « Projet normand » de 2008, dont M. Dall’aglio aurait été le directeur salarié [1].
Hormis pour porter le discrédit sur le projet à Gwenved que Kenneth White a confié à l’IIG, il faut un bel aplomb pour comparer les deux et pour écrire que « le président de l’IIG, devant le mur du réel, s’accommode tout à fait de renoncer à une dernière volonté de Kenneth White ». De la part de quelqu’un qui a renoncé assez vite au projet ardéchois et qui plaide désormais pour abandonner celui de Gwenved, ça ne manque pas de piquant. Je compte pour rien l’ironie sur « le mur du réel » adressée à celui qui se bat depuis trois ans pour les dernières volontés d’un ami que lui n’a pas laissé tomber. Le ressentiment fait écrire bien des bêtises. Citer Kenneth White dès qu’il le peut, c’est très bien — sauf dans cette malheureuse utilisation des titres de ses livres, ‘dérive en Ardèche’, etc. pour servir son attaque — lorsqu’on comprend ce qu’on cite. Le possibilisme de Kenneth White ne repose pas sur le pragmatisme du ‘sens commun’ mais sur un non fondamental prélude à une affirmation de la vie, du courage et de l’intelligence créatrice.
MISSION DIVERSION
La lettre ouverte de M. Bigeard est construite pour m’accuser, entre autres, d’être un autocrate, et justifier ainsi sa décision de démissionner, qu’il m’a notifiée début 2025. Mais il avait une autre motivation : prendre le parti de son ami Emmanuel Dall’aglio, devenu à ce moment-là légataire potentiel des White bien qu’il m’ait affirmé plusieurs fois (la dernière devant notaire et avocate) entre avril 2024 et avril 2025 qu’il ne voulait pas l’être. Dès le début de l’année 2025, S. Bigeard m’a donc manifesté son hostilité et son désir de démissionner. On comprendra aisément que j’aie privilégié mes relations avec les autres membres du CA.
Quant à moi, j’éprouvais de la perplexité à l’égard de M. Dall’aglio du fait qu’il ne soit pas le tuteur de Marie-Claude en dépit de sa promesse à Kenneth White. Entre fin 2023 et mars 2025, je me suis donc occupé, le plus souvent à distance, de veiller sur Marie-Claude, si bien que j’étais le référent de ses soignants. A son décès, M. Dall’aglio m’a demandé de m’occuper de tout pour les funérailles, ce qui m’a semblé cohérent avec son désir de se retirer de la succession. J’ai ainsi été le seul aux obsèques à rendre hommage à notre ancienne secrétaire de l’IIG, à notre ancienne amie surtout. Peu de temps après, M. Dall’aglio m’appelait pour me dire que, tout compte fait, il voulait hériter « pour Marie-Claude ».
C’est l’occasion de répondre à d’autres propos diffamatoires : je confondrais mes intérêts privés et ceux de l’Institut et je serais intéressé. Qu’on en juge.
En 2013 (je ne connaissais pas encore M. Dall’aglio), les White ont rédigé un testament où il héritait en premier, et moi par défaut. En 2016, ils ont fait de même avec leurs assurances-vie : M. Dall’aglio, puis moi. En 2017, ils modifient leurs testaments et nous mettent à égalité, nous sommes co-légataires. En 2023, Kenneth White rédige un nouveau testament où ni M. Dall’aglio ni moi n’héritons plus de rien. Dès lors, M. Dall’aglio me reconnaît comme seul exécuteur testamentaire de Kenneth White. Je ne suis pas héritier et cela me convient tout à fait car l’argent ne m’intéresse pas. Le pouvoir non plus. Accomplir des projets, oui.
M. Bigeard prétend que j’ai refusé une main tendue par M. Dall’aglio lorsqu’il m’a proposé d’être mon ‘sleeping partner’, le jour où il m’apprenait qu’il avait changé d’avis, peu de temps après les funérailles de Marie-Claude White. Autrement dit : j’aurais dû tout quitter (travail, vie à l’autre bout de la France) et faire confiance à la personne qui m’avait dit pendant presque deux ans qu’elle ne souhaitait s’occuper de rien, qui s’offusquait qu’on pense qu’elle n’allait pas tenir sa parole et renoncer à la succession pour que le projet puisse se faire dans les conditions posées par Kenneth White et qui, au dernier moment, change d’avis ? Je suis plus avisé que cela. À la place, je lui ai dit que s’il ne voulait pas m’aider à payer les droits de succession avec les 400 000 euros qu’il avait reçus de Marie-Claude, je serais obligé de renoncer. Je lui ai dit comment s’occuper de la maison et j’ai renoncé à l’héritage.
Je précise également que cette idée de rémunérer la vigie chargée d’animer la maison d’artistes et d’écrivains est une demande de Kenneth White, qui a insisté parce que cela lui semblait aller de soi. Il n’en a été question qu’en 2023 alors que, je le rappelle également, la proposition de Kenneth et Marie-Claude que nous venions vivre dans un Gwenved préservé des changements datait de 2015.
Le reproche de M. Bigeard est de dire que j’aurais dû demander au CA de l’Institut de décider si je devais engager ou non ma fortune personnelle, insuffisante en l’occurrence, pour léguer Gwenved à la commune ? Au contraire, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour favoriser l’Institut et les volontés de Kenneth et non mon intérêt propre. Les faits parlent d’eux-mêmes. Que cela semble incongru ou suspect à certains en dit long sur eux.
LE PROJET VÉRITABLE
Si nous ne nous étions pas mobilisés en grand nombre par une pétition, notre demande aurait été considérée avec la même indifférence que lorsque nous nous étonnions que Gwenved puisse être vendue et que nous nous proposions, dans la presse locale, en partenaires de la commune. Depuis qu’on prend plus au sérieux la voix de ceux qui ne veulent pas qu’on enterre le projet de Kenneth White, la stratégie de nos opposants a changé plusieurs fois.
Je le dis publiquement depuis que j’ai appris la menace réelle pesant sur le projet de Kenneth White pour Gwenved : les propositions d’événements en hommage à Kenneth White, de déplacement de sa bibliothèque en un lieu inconnu, les annonces ronflantes de « projet d’envergure » par M. Dall’aglio dans la presse locale, projet qui se contredit lui-même d’une prise de parole à l’autre — toute cette agitation n’a qu’un seul but : faire diversion. Comme cette attaque diffamatoire envers le président de l’Institut.
Pour couper court à tout l’argumentaire de MM. Dall’aglio et Bigeard sur l’impossibilité pratique de faire de Gwenved une maison d’écrivain, il faut leur expliquer, si cela leur avait échappé, comment Kenneth White envisageait sa « Maison d’artistes et d’écrivains » d’un « genre particulier ». M. Bigeard préfère qualifier une proposition de Kenneth White de « vague », plutôt que d’envisager qu’il n’est pas au courant de ce qu’il souhaitait, comme les multiples erreurs factuelles de sa lettre et les suppositions qui deviennent des accusations l’attestent. C’est pourtant clair depuis le début, et c’est le projet que j’ai présenté à la mairie dès la première visite : il s’agit de faire en sorte que Gwenved, en tant que lieu vivant, avec sa bibliothèque, l’atelier atlantique, tous ses objets et ses œuvres d’art devienne une résidence pour des artistes, des écrivains, voire des chercheurs qui seraient intéressés par la géopoétique et par l’œuvre de Kenneth White. Ils viendraient y séjourner pour les comprendre in situ dans leur lien étroit avec un lieu vivant. Ils auraient été accueillis, conseillés, accompagnés et guidés dans leur découverte par la vigie résidant sur place.
Gwenved serait ainsi une « Maison Kenneth White d’artistes et d’écrivains » où pourraient résider des personnes intéressées par l’œuvre de Kenneth White et par la géopoétique afin de profiter non seulement des ressources de la bibliothèque, mais de cet espace mental à monde ouvert, si l’on peut dire, que représente surtout l’Atelier atlantique à l’étage, mais aussi la maison du Hibou attenante, qui a également sa propre bibliothèque (avec de nombreux livres sur l’art et des revues) et enfin le jardin, avec ses espaces préservés et sa végétation diverse (au moins trois cents espèces). Quant à la maison d’habitation de Kenneth et Marie-Claude White, l’aménagement du rez-de-chaussée y était particulièrement réussi, entre œuvres d’art géopoétique, beaux cristaux, reproductions d’estampes asiatiques et pierres de rêve. Kenneth et Marie-Claude White affirmaient que la disposition du moindre objet, au sol, au mur ou suspendu, avait été soigneusement pensé. À l’étage, Marie-Claude avait également une belle bibliothèque où tous les livres de Kenneth étaient présents, avec des raretés. Cette volonté de faire de la Maison des marées une maison d’artistes et d’écrivains a été publiquement annoncée aux Premières Rencontres géopoétiques Kenneth White le 16 juillet 2023 et repris dans le Trégor dès le 27 juillet 2023, puis à nouveau dans le Télégramme (9 mars 2024).
Kenneth White trouvait que c’était une excellente idée que la personne qui, à son avis, comprenait le mieux la géopoétique en France, le président de l’IIG, en devienne la vigie. Je précise tout de suite que je ne me bats pas pour être cette vigie mais pour que le projet de Kenneth advienne, parce que le monde en a plus besoin que d’un énième projet culturel ronronnant.
Lorsque j’ai exposé ce projet, sur place, fin août 2023, à la maire, elle a constaté qu’on restait « sous la jauge de cinq personnes » et que cela nous dispenserait de bien des mises aux normes. Nous avons juste évoqué quelques travaux de peinture dans la maison du Hibou. Bien entendu, une ouverture au public, notamment trébeurdinois, a été envisagée. Mme la Maire a souhaité qu’on puisse ouvrir la maison dès l’année suivante à l’occasion des Journées du patrimoine de 2024. Quant aux autres visites, sur rendez-vous, elles correspondraient à une ouverture maîtrisée de la maison d’écrivain, toujours accompagnée par la vigie. C’était entendu, puis la catastrophe notariale est survenue en avril 2024, qui a poussé la mairie à prendre ses distances malgré l’acceptation du legs en février et à attendre la fin de la succession pour reprendre le dossier — non, ce n’est pas l’IIG qui a cessé de communiquer avec elle — il n’y avait donc aucune délibération nécessaire au sein de l’IIG. Le véritable projet de Kenneth White n’est pas celui que dénoncent MM. Dall’aglio et Bigeard. S’ils l’ont mal compris, qu’ils fassent amende honorable.
Ce projet est réalisable et nous avions, avec Kenneth et quelques autres personnes, commencé à penser son fonctionnement pratique sous la forme d’un ‘business plan’, notamment en lien avec l’Écosse. Et pour répondre aux insinuations de M. Bigeard, le testament de 2023 a été rédigé sur un modèle proposé par la notaire avec des allers-retours entre Kenneth White et la mairie, qui était donc parfaitement au courant de son contenu concernant la vigie. Nous avons également eu une réunion en mairie le 26 février 2024 (maire, adjoint, notaire et moi) pour évoquer une convention avec bail emphytéotique et la répartition des dépenses.
Enfin, comment le porte-parole de M. Dall’aglio peut-il écrire que faute d’argent le projet de Kenneth White est impossible alors qu’il a laissé un demi-million d’euros ?
HÉGÉMONIE ET MENACES
Ce qui a motivé les attaques contre l’Institut et son président, on s’en souvient, c’est notre opposition déterminée au détournement et à l’oubli des volontés testamentaires de son fondateur, Kenneth White. Indignation largement partagée puisque des milliers de signataires, régulièrement informés, ont signé notre appel. Merci, M. Bigeard, de ne pas insulter l’intelligence des signataires anglophones, qui se sont mobilisés dès la menace de mise en vente de Gwenved et de l’abandon des volontés de Kenneth White, et non pas parce qu’on leur aurait menti en affirmant que la bibliothèque serait dispersée. Qu’elle soit déplacée alors que Kenneth White souhaitait la maintenir en place est suffisamment scandaleux pour que personne n’ait besoin d’ajouter quoi que ce soit. Calomnier n’est pas argumenter.
Peu importent les dessous psychologiques ou autres de ces attaques contre ceux qui défendent en toute transparence les volontés de Kenneth White et l’institut qu’il a créé. Ce qui est de plus en plus évident, et je veux alerter sur cela, c’est la volonté hégémonique du légataire et les menaces qu’il fait peser sur l’Institut en essayant d’en décrédibiliser le fonctionnement, le président et la mission.
Dans une toute récente missive qu’il m’a envoyée, M. Bigeard s’égarait à dénoncer mon « hubris incontrôlable » (sic). Ayant vainement tenté de me faire passer pour un tyran d’association, il m’attaque, dois-je supposer, parce que je n’en démords pas de défendre les volontés de mon ami : son projet à Gwenved et le rôle de l’IIG.
Si M. Bigeard veut bien faire un demi-tour sur lui-même et regarder du côté de son nouveau président d’association, il trouvera exactement ce dont il me fait le reproche. M. Dall’aglio — et ce n’est pas la première fois, en privé ou dans la presse — assure à un journaliste d’internet, pas plus tard que le 30 avril dernier : « ‘Pour être brutal, tout m’appartient’, affirme-t-il, en visant les droits patrimoniaux et moraux associés à l’œuvre. »
Je suis mieux placé que quiconque pour savoir dans quelles circonstances il s’est retrouvé légataire de ces droits, et j’ai reconnu publiquement ses droits dans une mise à jour de la pétition, tout en précisant qu’il n’était pas le seul ayant droit de Kenneth White, en vertu des droits antérieurs de l’IIG sur l’usage des mots ‘Kenneth White’ et ‘géopoétique’. Mais cela ne lui convient pas, manifestement. Dans le même article, le journaliste déclare : « Le légataire affirme travailler auprès de l’INPI « pour redevenir propriétaire du nom Kenneth White et du mot géopoétique ».
Encore une fois, lorsqu’on rapproche ces déclarations du énième reproche de son porte-parole qui m’accuse d’agir comme si j’étais « le seul dépositaire de la mémoire de la vie et de l’œuvre de Kenneth White », on est stupéfait. Ce n’est pas moi qui ai répondu à Kenneth White, en juillet 2023, et de façon très peu amène qu’il était hors de question que je m’occupe de quoi que ce soit pour lui. En revanche, cela risque d’en froisser certains, il est nécessaire de le rappeler devant cette entreprise de délégitimation : Kenneth White a souhaité que je sois son successeur à la tête de l’Institut en 2013, puis il m’a offert en 2015 de venir vivre à Gwenved, il m’a dit en 2023, lors d’une de nos conversations téléphoniques quotidiennes, que pour ma part j’avais toujours été là pour lui (et je l’ai prouvé jusqu’au bout), il m’a désigné comme exécuteur testamentaire, et il m’a investi de toute sa confiance amicale et intellectuelle. Toutes celles et ceux qui ont suivi la vie de l’Institut et de Kenneth le savent.
Ainsi répliquerai-je qu’il ne faut pas confondre autocratie, ou autoritarisme, avec autorité. Cela fait treize années que je consacre une très grande partie de mon temps et de mon énergie à Kenneth White et à la géopoétique, dont dix ans d’une étroite collaboration avec lui, cela mérite plus de respect que ces attaques.
Je remarque par ailleurs que M. Dall’aglio entend non seulement redevenir (?) propriétaire du nom ‘Kenneth White’, mais également de ‘géopoétique’. En fait, on peut entendre de sa part un double discours dans les médias (Trégor, Ouest France ou Actualitté). Le premier est que l’Institut aurait le droit d’exister (sic), même s’il lui recommande, dans une séparation qui ne manque pas d’interroger sur sa compréhension de l’œuvre, de s’occuper d’autre chose que de Kenneth White. Le second discours, qu’on peut déjà lire dans l’idée de phagocyter la ‘géopoétique’, est relayé par son secrétaire et menace insidieusement ce même Institut.
La première manigance est d’essayer de discréditer celui à qui Kenneth White a accordé toute sa confiance. Il s’agit ensuite de mettre l’IIG en danger en exposant, soi-disant pour son bien, le risque pour ce dernier de ne pas obtenir de subventions. (Là encore, il est savoureux de savoir que M. Bigeard, que nous avions mandaté pour qu’il essaie de trouver des subventions, soit vite revenu avec un « les temps sont durs » pour tout trophée.)
La démarche même de MM. Dall’aglio et Bigeard, avec leur lettre ouverte qui s’adresse ouvertement aux membres de l’Institut dont M. Bigeard a utilisé indûment les coordonnées, est une démarche qui valide parfaitement le parasitisme que nous leur reprochons et qui est punissable par la loi [2]. La fin de sa lettre revendique ainsi d’attirer nos membres vers leur association. CQFD.
Par un renversement grossier, on m’accuse de manœuvres et de couper l’IIG d’un projet majeur pour la géopoétique : le projet majeur est celui de Kenneth White, pas la « plongée dans l’univers de Kenneth White » et sa « scénographie plus large » (Actualitté, 30 avril) proposée par M. Dall’aglio, et qui n’est qu’une spectacularisation du monde ouvert de Kenneth White qu’il aurait exécrée.
DIALOGUER AVEC UN MUR MÛR ?
Dans le même ordre de projections, on m’accuse de ne pas être dans une posture de dialogue et d’être responsable d’une situation délétère. La situation catastrophique tient d’abord à l’erreur de la notaire de Kenneth White, qui l’a mal conseillé et a mal fait son travail. Ensuite au fait que M. Dall’aglio n’a pas respecté ses volontés posthumes, qu’il connaissait (un mail de l’actuel légataire à trois destinataires le 25 juillet 2023, en souhaitait pourtant l’exécution incluant l’IIG et son président).
Sachant ce que souhaitait Kenneth, me taire aurait été une trahison.
Quant au dialogue, je voudrais rappeler que dès le 2 février (Le Trégor) je tendais la main à la commune de Trébeurden et que j’ai renouvelé cette proposition de dialogue en tant que porteur des volontés de Kenneth White — sans réponses.
Du côté de M. Dall’aglio, j’attends toujours sa réponse à mon courriel du 19 juin 2025. Mais faut-il en attendre une de celui qui a dit à un des membres de notre CA qu’il n’avait « aucun compte à rendre à l’Institut » ?
De ma longue réponse aux propos erronés et diffamatoires de mon ancien secrétaire, je tire plusieurs conclusions :
— d’abord, que notre lutte a déjà porté ses fruits puisque d’une vente « la plus probable » (30 janvier 2026) on est passé à « tout est possible » (30 avril 2026) ;
· — ensuite, que le rôle moral de l’Institut est de rappeler haut et fort, encore et toujours quelles étaient les volontés de Kenneth White ;
· — enfin, que le projet véritable de « Maison Kenneth White d’artistes et d’écrivains » est réalisable ; la Fédération des maisons d’écrivains et des patrimoines littéraires à immédiatement apporté son soutien à notre initiative ; elle a alerté la Ministre de la culture et a d’ailleurs eu une réponse de la Mairie de Trébeurden à son courrier.
Mais ne faisons pas comme s’il suffisait de claquer des doigts pour le réaliser. Aussi, pour finir, voudrais-je m’adresser directement à M. Dall’aglio :
Emmanuel, quand en avril 2025, tu m’as affirmé, pour justifier ton revirement sur ta volonté d’être légataire, que seuls les imbéciles ne changeaient pas d’avis, je me dis qu’il y a de l’espoir. Je te demande ainsi publiquement, en vertu de l’amitié que Kenneth et Marie-Claude t’ont un jour accordée, de consacrer l’argent dont tu as hérité d’eux (ou au moins ma part) à la réalisation de la « Maison Kenneth White d’artistes et d’écrivains » et à l’Institut auquel il souhaitait le donner. Tu sais pertinemment que cet argent ne t’était pas plus destiné qu’à moi.
[1] Ce projet normand : « Écologie, développement durable, géopoétique » — est repris tel quel en 2026 pour Trébeurden, mais le monde a changé !
[2] Le bénévolat associatif ne change rien à l’affaire, car utiliser les ressources, quelles qu’elles soient, d’une association pour en promouvoir une autre, concurrente, est du parasitisme. Dans son arrêt en date du 16 février 2022, la Cour de cassation a rappelé que « l’action en parasitisme, fondée sur l’article 1382, devenu 1240, du code civil, qui implique l’existence d’une faute commise par une personne au préjudice d’une autre, peut être mise en œuvre quels que soient le statut juridique ou l’activité des parties, dès lors que l’auteur se place dans le sillage de la victime en profitant indûment de ses efforts, de son savoir-faire, de sa notoriété ou de ses investissements ».